Mama Linh

Mercredi 26 Mars ·

Cette nuit, en arrivant, on nous a attribuĂ© les deux chambres du bas, celle donnant directement sur la salle Ă  manger oĂč nous partageons tous les repas. Les murs Ă©tant fins, nous somme donc rĂ©veillĂ©s vers 8h30, l’heure du petit dĂ©jeuner, par d’autres voyageurs qui viennent passer une nuit et une journĂ©e Ă  Sa Pa.

Aujourd’hui nous sommes sept : un couple de Canadiens, une Allemande, une Polonaise, une TaĂŻwanaise et nous deux. Eux sont arrivĂ©s en fin d’aprĂšs-midi hier. Comme beaucoup de personnes sĂ©journant ici, ils sont arrivĂ©s Ă  Sa Pa en bus et ont ensuite randonnĂ© jusqu’au homestay. Comme toutes les personnes que nous avons croisĂ©es durant notre sĂ©jour, et contrairement Ă  nous, ils ne restent qu’une nuit et repartent pour d’autres aventures dĂšs le lendemain aprĂšs-midi.

Tous sont Ă©tonnĂ©s de nous voir ici, en sachant que nous n’avons pas fait la randonnĂ©e de la veille. Une fois les rapides prĂ©sentations faites, Mama Linh et ses sƓurs nous apportent le dĂ©licieux petit dĂ©jeuner : des crĂȘpes avec du chocolat, des bananes, des poires, du miel et bien sĂ»r du thĂ©, froid ou chaud.

Le carburant pour gravir des montagnes

Mama Linh est la personne avec qui nous Loan a Ă©changĂ© pour organiser ce sĂ©jour. C’est principalement avec elle que nous avons passĂ© nos trois jours. Elle participe Ă  toutes les tĂąches mĂ©nagĂšres et c’est aussi elle qui va nous guider lors de nos randonnĂ©es et rĂ©pondre Ă  toutes nos questions. Ce n’est pas elle qui gĂšre Ă  proprement parler le homestay, mais c’est la personne dont nous avions le contact.

Mama Linh s’appelait avant simplement Linh ; elle est devenue Mama Linh lorsqu’elle a eu un enfant avec Sinh (devenu Papa Sinh). Il semble que ca soit la tradition dans le village, voire mĂȘme dans le peuple Hmong et nous rencontrerons donc beaucoup de Mama durant nos trois jours ici.

Elle a aujourd’hui 40 ans et est maintenant, du haut de son mĂštre cinquante (grand maximum, probablement moins), grand mĂšre d’une petite fille de 5 ans. Si j’ai bien compris, elle n’est pas allĂ©e Ă  l’école mais a appris l’anglais grĂące aux touristes. Elle le parle d’ailleurs couramment, bien que son accent soit Ă  couper au couteau (pire que le notre je pense). Elle et Papa Sinh sont petits et menus, mais peuvent gravir les montagnes sans difficultĂ©, contrairement aux touristes qu’ils guident.

Une fois le petit dĂ©jeuner englouti, elle nous briefe sur le programme des trois jours : aujourd’hui elle et Papa Sinh nous emmĂšnent en haut de la montagne, derriere la maison, oĂč elle n’emmĂšne que les skinny people. Demain, nous nous promĂšnerons dans les riziĂšres et le programme du jour suivant sera plus court afin de nous permettre de prendre notre bus prĂ©vu Ă  16h Ă  Sa Pa. Les autres voyageurs eux doivent prĂ©parer leurs sacs et verront aujourd’hui les riziĂšres, puis reprendront leur bus pour je-ne-sais-oĂč. Contrairement Ă  ce que nous pensions, nous revenons dormir tous les soirs au homestay, nous n’avons donc pas besoin de prendre un gros sac avec nos affaires pour trois jours.

La montagne derriĂšre chez Mama Linh

Nous partons à 10h, sous un ciel voilé et des températures plutÎt chaudes. DÚs le début, la montée est raide ; les premiers mÚtres de dénivelé mettent direct dans le bain et des gouttes commencent à perler sur nos fronts.

C’est Papa Sinh, avec sa machette dans le dos et sa bouteille d’eau Ă  la main, qui nous ouvre la marche. Il semble ne pas souffrir du dĂ©nivelĂ© ni de la chaleur malgrĂ© son pull en laine (dont les manches sont remontĂ©es jusqu’au coude, quand mĂȘme) et son pantalon. Dans sa roue, Tony avec sa bouteille d’eau et moi avec mon sac Ă  dos. Enfin, Mama Linh ferme la marche, sous son chapeau de paille et portant un grand panier. Nous faisons rĂ©guliĂšrement des pauses pour reprendre notre souffle.

Apres la premiÚre pause, Papa Sinh nous taille à la machette un bùton de marche à tous les trois dans les bambous qui se trouvent là. Lui continuera la randonnée sans, probablement pas adepte du dopage mécanique.

La premiÚre montée dure un peu moins de deux heures et est ponctuée de pauses pour reprendre son souffle. La chaleur monte progressivement et nous transpirons abondamment.

Une fois arrivés en haut, il y a un premier petit plateau avec un chouette point de vue panoramique ; nous en profitons pour admirer la vue et faire quelques photos.

Mama Linh et Papa Sinh
Couvert des pieds Ă  la tĂȘte pour Ă©viter le soleil
Il y a une petite maison au loin, sur la crĂȘte

Il nous reste ensuite quelques petites minutes de marche pour atteindre l’endroit oĂč nous prendrons le repas, une petite cabane au milieu de nulle part en haut de cette montagne. À ce moment lĂ , nous avons parcouru environ deux kilomĂštres et six cent mĂštres de dĂ©nivelĂ© pour atteindre mille neuf cent mĂštres d’altitude.

L’isolation est sommaire mais le voisinage est calme

Nous prenons le repas avec un ami de Mama Linh et Papa Sinh qui vit probablement lĂ  ; nous n’en sommes pas certain car la cabane est vraiment sommaire. Il y a uniquement une piĂšce, sans Ă©lectricitĂ©, ni eau courante, ni toilette, ni douche. En guise d’apĂ©ro, Mama Linh nous donne une plante qui pousse lĂ  et nous montre comment la manger : il faut retirer la peau et croquer dedans directement.

Aucune idĂ©e de ce que c’est mais c’est bon et lĂ©gĂšrement acide

Pour le repas, nous mangerons donc Ă  cinq autour d’une toute petite table, assis sur des toutes petites chaises qui ne doivent pas faire plus de vingt centimĂštres de haut. Les Vietnamiens ont une morphologie lĂ©gĂšrement diffĂ©rente des occidentaux et n’ont aucun problĂšme Ă  rester longtemps accroupis. Il arrive donc trĂšs rĂ©guliĂšrement que nous devions nous asseoir sur des toutes petites chaises assez inconfortables pour nous, mais qui pour eux sont tout Ă  fait normales.

Difficile de rester assis plus de 30 minutes sur cette chaise

La table est tellement petite que nous pensions manger uniquement Ă  deux ce midi, mais finalement nous nous serons cinq autour de cette celle-ci. La vaisselle, quant Ă  elle, a traversĂ© les Ăąges et n’est pas d’une propretĂ© cristalline. En revanche, la nourriture est trĂšs bonne : nous avons du poulet avec des poivrons, du porc avec des oignons, une soupe d’herbe, du riz, du cƓur de buffle, des lĂ©gumes, et quelque chose qui ressemble Ă  du pĂątĂ©, mais dont la composition nous est inconnue.

Notre table de fĂȘte

Mama Linh, Tony et moi prenons un bol de riz et nous picorons dans les autres assiettes. Papa Sinh et son ami, contrairement Ă  nous, vont prendre chacun deux grands bol de l’eau qu’à transportĂ© Papa Sinh durant nos deux heures de marche. En rĂ©alitĂ©, ce n’est pas de l’eau classique de mais de l’happy water, un alcool de riz. Les deux vont s’enfiler la bouteille sans broncher durant le repas. Nous autres trois apportons notre maigre effort Ă  l’ouvrage en prenant un shot de ladite boisson (un peu plus pour Mama Linh) ; moi je trouve cela franchement immonde, je ne sais pas comment ils font pour en boire des bols entiers, le shot me suffit largement.

Nous sommes assez Ă©patĂ© parce qu’ils ont pu cuisiner avec si peu de matĂ©riel, et la viande est franchement bonne. Par contre de mon cĂŽtĂ©, l’état de la vaisselle m’a un peu coupĂ© l’appĂ©tit et je mange assez peu durant ce repas.

AprĂšs environ deux heures de pause, nous remercions notre hĂŽte et reprenons la randonnĂ©e. La reprise est assez violente : il faut monter littĂ©ralement un mur de deux cent mĂštres de dĂ©nivelĂ© pour arriver au point culminant. La pente est tellement raide qu’on peut tenir les racines et les branches juste devant nous afin de monter et de se sĂ©curiser. Tony galĂšre et se fait bien charrier par Mama Linh qui l’appelle Baby Boy. Papa Sinh quant Ă  lui monte toujours la montagne comme un bouquetin et ne laisse aucunement transparaĂźtre qu’il a deux grammes dans chaque Ɠil.

On est presque en haut !

AprĂšs plusieurs dizaines de minutes de marche, nous arrivons finalement au point culminant de la randonnĂ©e. Ici, la vue est incroyable ! À partir de maintenant, la randonnĂ©e devient plus facile avec quasiment aucun dĂ©nivelĂ© positif et une bonne partie de plat au sommet, proche de la crĂȘte.

Tout en bas, les villages et les riziĂšres
La vue sur les montagnes, de l’autre cĂŽtĂ©
Mama Linh nous a fait un petit cheval en cadeau

La descente est bien plus simple que la montĂ©e, il y a quand mĂȘme quelques endroits oĂč il faut s’aider des mains pour descendre car c’est assez raide, mais nous sommes contents de ne plus avoir de montĂ©e. Sur la descente, nous croisons des buffles ; quelques minutes plus tard, nous nous installons dans une prairie afin d’admirer la vue.

C’est comme nos vaches finalement
Pause goûter face à un paysage incroyable

Vers 17h30, nous sommes de retour au homestay, aprĂšs avoir traversĂ© quelques riziĂšres et s’ĂȘtre arrĂȘtĂ© quelques minutes afin de goĂ»ter de la canne Ă  sucre. Pour manger celle-ci, il faut retirer l’écorce (merci Papa Sinh et sa machette) et mĂącher la fibre pour en extraire le jus et le sucre. La fibre quant Ă  elle ne se mange pas et doit ĂȘtre crachĂ©e.

Une fois arrivĂ©s au gĂźte, nous avons quelques minutes de temps calme car les autres voyageurs ne sont pas encore arrivĂ©s ; ils sont encore sur le chemin venant de Sa Pa. Nous en profitons pour prendre une douche avant que la cohue n’arrive : ce soir, nous sommes seize (ou dix-sept) dans le gĂźte.

Une fois tout le monde douché, nous prenons rapidement le repas. Au menu : du riz et divers accompagnements (soupe de potimarron, nems, tenders de poulet, légumes, champignons
). Les deux grandes tables sont juste assez grandes pour accueillir tout le monde ; nous sommes assez serrés.

Tony est moyennement amusé : sa voisine de gauche ne fait aucun effort et empiÚte sur son espace vital
Le repas du soir

AprĂšs avoir mangĂ© Ă  peine la moitiĂ© de tout ce que nous avions Ă  table, Mama Leto – la sƓur de Mama Linh – a lancĂ© le rituel de l’happy water.

Mama Leto envoie des grands shots jusqu’à Ă©puisement des stocks d’happy water

Tony et moi, les seuls Ă  la table Ă  connaĂźtre le goĂ»t de l’happy water, sommes ravis.. Lors de la premiĂšre tournĂ©e, quasiment tout le monde prend son shot. Mama Leto, qui n’a plus que deux dents et mesure au maximum un mĂštre vingt, est ravie et rit a gorge dĂ©ployĂ©e avec son petit rire diabolique. DĂ©jĂ  lors du second shot, la moitiĂ© de la table essaie d’esquiver car tous connaissent maintenant le goĂ»t de ce singulier breuvage.

Quelques uns cĂšdent Ă  l’insistance de Mama Leto mais tres peu prendront un troisiĂšme shot ce soir, l’instinct de prĂ©servation l’emportant sur la joie (et l’autoritĂ©) de Mama Leto. Ce qui reste nous sera bien Ă©videmment servi le lendemain (seulement Ă  Tony et moi, vu que tous les autres repartent dans l’aprĂšs midi).

Tony et moi allons nous coucher juste aprĂšs le rituel, Ă©puisĂ©s par la journĂ©e et pas motivĂ©s pour le traditionnel karaokĂ© (une institution en Asie). Qu’à cela ne tienne : si nous ne participons pas en tant que chanteurs, nous sommes des auditeurs privilĂ©giĂ©s car les murs sont fins et pleins de trous et l’enceinte rĂ©glĂ©e au volume maximum. Nous nous endormons probablement vers 22h, quelques secondes aprĂšs la fin du concert.

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